Pendant des décennies, l’or a occupé une place quasi mythique dans l’imaginaire des finances souveraines. Réserve ultime, actif hors système, rempart contre les crises monétaires. En théorie, il n’est pas fait pour être dépensé. En pratique, la Russie vient de rappeler une règle simple : en temps de guerre, aucun actif n’est sacré.
Entre l’été 2022 et le début de l’année 2025, la part d’or détenue dans le Fonds national de richesse russe aurait chuté d’environ 71 %, selon des données attribuées au ministère des Finances. Une évolution spectaculaire, qui ne relève ni d’un simple ajustement comptable ni d’une optimisation de portefeuille. Il s’agit d’un acte budgétaire contraint.
D’une réserve stratégique à un outil de financement
Le Fonds national de richesse (NWF) avait été conçu comme un amortisseur. Son rôle était clair : protéger l’économie russe contre la volatilité des revenus énergétiques et offrir une marge de manœuvre en cas de choc externe. Autrement dit, garantir du temps.
Mais la guerre en Ukraine a changé la nature du choc. Une partie significative des réserves russes a été gelée à l’étranger, rendant une fraction du patrimoine souverain théoriquement existante, mais pratiquement inutilisable. Dès lors, la question n’est plus le volume total des réserves, mais leur mobilisabilité réelle.
Dans ce contexte, l’or prend une dimension nouvelle. Parce qu’il est physique, traçable hors des circuits occidentaux et convertible via des canaux alternatifs, il devient l’un des rares actifs capables de fournir des liquidités rapidement. Sa vente n’est plus un choix stratégique : elle devient une nécessité opérationnelle.
Le yuan, l’or, et la réalité des déficits
Depuis plusieurs années, Moscou avait mis en avant une réorientation de son fonds souverain, réduisant l’exposition aux monnaies occidentales au profit du yuan chinois et de l’or. Présentée comme une stratégie de souveraineté financière, cette évolution prend aujourd’hui un autre sens.
Lorsqu’un déficit budgétaire s’installe durablement, les arbitrages deviennent mécaniques. Les actifs liquides sont consommés en premier. La baisse massive de la composante or du NWF indique donc une chose : la pression sur les finances publiques russes s’est installée dans le temps, et le fonds joue désormais un rôle de financement courant, non plus seulement de stabilisation.
Un signal plus important que le chiffre lui-même
La Russie conserve encore des réserves significatives, et le pays n’est pas à court de ressources. Mais le marché ne raisonne jamais en absolu. Il observe des trajectoires.
Réduire aussi fortement l’or d’un fonds souverain envoie un message clair : les marges de manœuvre se contractent, et les coussins de sécurité sont progressivement entamés. Ce n’est pas un signe d’effondrement, mais c’est un indicateur de tension structurelle.
Le paradoxe du timing
Ironie de la situation : cette liquidation intervient dans un contexte de forte hausse du prix de l’or. En valeur, Moscou a probablement limité l’érosion de ses réserves grâce à cette appréciation. Mais cette même hausse rend aussi la vente plus rationnelle.
Vendre moins de métal pour obtenir plus de liquidités est un calcul évident lorsqu’un État cherche à financer un effort militaire prolongé. L’or joue alors un double rôle : stabilisateur de valeur sur le papier, source de cash sur le terrain.
Une leçon pour les investisseurs
L’épisode russe rappelle une vérité souvent négligée dans l’analyse macrofinancière : une réserve souveraine n’est utile que dans la mesure où elle peut être utilisée. Sa composition, sa localisation et son degré de convertibilité comptent autant que son montant affiché.
Pour le marché de l’or, ces ventes ne bouleversent pas nécessairement l’équilibre global. Mais elles renforcent une idée fondamentale : même les actifs considérés comme intouchables finissent par être monétisés lorsque la contrainte devient existentielle.
En période de crise aiguë, la frontière entre réserve stratégique et caisse de financement disparaît. Et l’or, aussi symbolique soit-il, n’échappe pas à cette règle.
Thom Biakpa
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